La Guinée vit une situation de conflit exacerbe par plus d’un demi siècle d’aventures politiques sans lendemain. Et de mauvaises gestions de ses ressources humaines et naturelles.
Cinquante années émaillées d’occasions manquées pour remettre notre riche pays sur les rails du développement, de la prospérité et de la solidarité. Cinquante années et deux régimes qui ont en commun la durée et le fait que les deux ont voulu imposer le point de vue d’un seul homme : celui du Président.
Ils ont tous deux voulu imposer leur armée politisée : le Premier l’a soumis à son idéologie et le second à son Président. Aguerri par un demi-siècle d’aventures politiques sans lendemain, notre peuple, civil et militaire, est debout. En faction, armes aux pieds et poings fermés et exige une seule chose : le changement.
Il exige une rupture totale avec le système et pratiques politiques du passé, créant ainsi une réelle situation de conflit entre le peuple de Guinée et sa classe politique. Une situation que la classe politique serait mal avisée de sous estimer.
C’est une situation qui ne saurait se contenter d’un rapiéçage ou d’une action cosmétique exécutée à la hâte dans des improvisations dont nos dirigeants ont le secret. Cette exigence du peuple de Guinée nous interpelle tous. Mais concrètement, quand il parle de changement de quoi s’agit-il ?
Notre peuple ne veut plus un régime qui impose sa volonté à tous, qui écrase littéralement toute idée, opinion ou action contraire. Un régime habile à faire des citoyens des complices de ses actes avant d’en faire ses esclaves. Un régime jouant de l’illusion des uns et de l’ignorance des autres.
Cette l’exigence nous interpelle en des termes plus concrets encore. Elle nous commande de nous interroger sur un certain nombre de questions pourtant évidences et entre autres celle-ci :
Pourquoi, malgré son potentiel humain et ses ressources naturelles et humaines privilégiées, la Guinée ne sort elle pas de son sous développement, bien au contraire, s’y enfonce chaque année davantage ?
Pourquoi chez nous, l’Etat et son appareil ne fonctionnent ils pas ou si mal ?
Pourquoi malgré l’intelligence et l’ingéniosité de sa population, la Guinée n’arrive t-elle pas à se hisser au niveau qui devrait être le sien dans le monde ?
Pourquoi, malgré tous nos échecs patents sous deux régimes politiques, continuons-nous à créer et vénérer des hommes providentiels ?
Des responsables suprêmes pour penser et agir à notre place ?
Pourquoi sommes-nous si réfractaires aux institutions, à la loi et à toute discipline collective ?
Pourquoi sommes-nous si complaisants sur nos échecs au point d’en tirer une fierté imaginaire et mal placée ?
Pourquoi tant de Guinéens et de Guinéennes réussissent-ils à l’étranger ce qu’ils ne peuvent pas réussir dans leurs pays ?
Pourquoi nos hommes politiques privilégient-ils le discours sur l’action ?
Pourquoi nos dirigeants ignorent-ils systématiquement le dialogue salvateur, pierre angulaire et vecteur de toute société démocratique digne de ce nom ?
Ce dialogue pourtant si fécond et si enrichissant pour tous ceux qui s’y adonnent ?
Pourquoi l’intérêt pour le développement des instances de discussion, de concertation et de consensus, leur échappe-t-il si souvent ?
Pourquoi le pouvoir politique chez nous, ignore-t-il et écarte-t-il systématiquement toute imagination, toute idée novatrice depuis plus d’un siècle ?
Pourquoi l’Etat chez nous, est si arrogant qu’il ne doute jamais de ses actions et décisions ?
Pourquoi ne cherche-t-il jamais ni à discuter ni à convaincre, seulement à imposer sa volonté ?
Pourquoi se comporte-t-il trop souvent pire qu’un pouvoir colonialiste ?
Pourquoi et au nom de quoi le peuple de Guinée qui a exercé son droit inaliénable de peuple souverain en 1958, en temps colonial, se verrait-il refuser aujourd’hui ce même droit par ses propres fils qu’il a nourris, éduqués et soignés ?
Pourquoi le pouvoir politique n’admet-il pas, une fois pour toutes, que ses échecs répétés posent le problème de la méthode ?
Pourquoi chercher-t-il encore à éluder l’inéluctable : c'est-à-dire que la guinée est condamnée au changement ?
Pourquoi et comment sortir du mal guinéen qui condamne tout un peuple assis sur des mines d’or, de diamant, d’uranium, de bauxite, de fer et des puits de pétrole, entre autres richesses, à vivre dans la misère la plus crasse ?
Le Guinéen tient à sa dignité. Mais y a-t-il une situation plus indigne que celle-là ?
De quel droit devrions-nous l’imposer aux héritiers futurs de ce pays ?
Quand un pays aussi doté de tant de richesses confie sa sécurité à des jeunes gens affamés, son administration à des fonctionnaires affamés, ses écoles à des maitres affamés, sa santé à des soignants affamés, ce pays n’affiche pas sa dignité, Or, le Guinéen veut se faire respecter par les autres, quand on ne se respecte par soi-même ?
Comment, au terme d’un bon diagnostic faire en sorte que le changement ne relève des simples vœux pieux ou de l’exhortation plutôt que pour la réalisation, faute pour nous de désigner un chat, un chat ?
L’ensemble de ces questions se pose à l’ensemble de la société guinéenne, mais particulièrement à son élite, qu’il ne faut pas confondre avec l’intelligentsia, des gens qui savent lire et écrire et qui ne soucient que de leurs seuls intérêts et images dans la société. Ceux-ci là ont déjà donné leur mesure : ce sont des prédateurs qui nous lèguent le pays, l’économie et la société dans laquelle nous vivons aujourd’hui leur seule ambition à l’heure actuelle, est de semer encore autant de confusion que possible pour leur permettre de double la mise. Ces questions les ennuient tout simplement, parce que pour eux, tous les régimes sont leurs pourvu qu’ils servent leur intérêts égoïstes.
Même au milieu de la misère la plus crasse du peuple, ils se regardent frimer, parce que ce n’est pas leur problème : ils veulent leur part d’une richesse qu’ils n’ont pas contribué à créer, une richesse qui ne leur appartient pas et qu’ils pillent depuis trop longtemps déjà. Ils représentent aujourd’hui le petit lot actif et tenace des partisans farouches du statu quo face au changement. Circule dans leurs veines, le venin de la peur : la peur du changement. Notre devoir est de ne leur céder aucun pouce de terrain et de les convaincre par l’exemple. Quand à l’élite de ce pays, elle doit d’abord prendre courage de trouver les réponses à ces questions, c’est le premier effort et le premier pas en direction du changement et c’est sans doute le plus important de remettre le pays sur les rails du développement durable. Il s’agira ensuite de travailler ensemble à la recherche des remèdes à tous ces maux, afin que demain ne soit pire qu’hier.
La situation de notre pays nous demande lucidité et courage. La lucidité pour regarder les choses en face et le courage de les affronter pour nous départir de certains comportement pour d’autres plus responsables, plus honorables ; une autre manière de voir et faire les choses.
La question essentielle ici, est de savoir si nous en sommes capables et de le prouver.
Ce n’est pas une situation que le gouvernement, quel qu’il soit, peut gérer par des rapports de force, la terreur ou l’intimidation, par le recours aveugle et forcené aux forces de sécurité ou de défense.
Pour l’appréhender, il ne suffit pas de croiser les bras et de designer du doigt le chef de l’Etat comme le bouc émissaire, seul responsable de tous nos maux. Il ne suffit pas de substituer un Premier ministre à un autre. Et cette situation n’est dans l’intérêt d’aucun parti. Elle n’est dans l’intérêt de nos populations, ni dans celui de nos partenaires étrangers.
Pour l’affronter, un changement courageux et radical est nécessaire dans notre comportement individuel et collectif de Guinéen. C’est le prix à payer pour notre liberté et notre dignité que personne d’autre ne peut assumer à notre place.
Vouloir éviter les responsabilités et les inconvénients inhérents à l’exercice de notre liberté pour ne jouir que des avantages, est dans une certaine mesure, pratique et commode ; mais au bout du compte, ce serait fatal pour toute société qui jouerait ce jeu de poker.
J’ai la ferme conviction pour ma part, que la Guinée est menacée non pas par un déficit de femmes et d’hommes intelligents, talentueux ou bien intentionnés, mais par un déficit de résolution et de courage de la part des gens capables de se lever pour défendre le droit et la vérité et de s’élever au-dessus de leurs intérêts et ambitions personnels. Et, paraphrasant Albert Einstein ici, je dirais que notre pays n’est pas menacé par ceux qui lui font du mal, mais par ceux qui les regardent et les laissent faire.
Le changement nous commande l’émergence d’une nouvelle maturité politique, pour le concevoir à partir de ce refus du peuple et pour lui donner un contenu et le piloter.
Le changement n’est pas synonyme de violence ; c’est un processus à long terme conduisant à un objectif précis. Tandis que qu’il se situe dans la durée, la transition, elle se situe dans le court terme. C’est le pont entre la Deuxième et la Troisième République. Parceque que le peuple exige le changement, celui-ci ne peut pas être subordonné à la transition. Une collaboration consensuelle et responsable des acteurs politiques et socio-économiques de la transition est nécessaire à sa réussite. Et une telle collaboration n’est pas en contradiction avec la volonté d’une sortie rapide et démocratique de la transition.
Sans précipitation et sans affrontement .Le changement se trouve surtout dans un projet de société politique unificateur, mobilisateur et refondateur autour de valeurs en partage : une éthique de valeurs et de responsabilité. Le changement sera l’œuvre des réformateurs.
Issa Ben Yacine DIALLO
Conseiller Spécial du Président de la République
Ancien S.G. Adjoint des Nations Unies |